• Le récit de l'accouchement par Véro !!!

    Vendredi 21 septembre

    En discutant avec Arielle, la sage-femme avec qui je dois accoucher (le 9 octobre théoriquement) à la maternité de Thiers, j'arrive enfin à « accoucher » de ce qui m'embrouille les neurones depuis quelques temps : je redoute le moment où le jour « j » je devrai quitter la maison pour rejoindre la maternité.

    Je redoute ce moment car c'est rompre définitivement avec notre idéal de départ qui était de faire naître notre bébé chez nous. Accoucher à la maison était pour moi la manière la plus forte de marquer symboliquement ce moment. Il s'agissait d'accueillir notre bébé chez nous, dans cette maison où j'ai été heureuse dès le début de notre histoire, où chaque jour nous avons bâti notre couple jusqu'à accueillir notre enfant, où nous l'avons vraisemblablement fabriqué aussi. Et puis de manière instinctive, animale, je m'imaginais mettre bas dans ma tanière, mon terrier sans que qui ou quoi que ce soit ne vienne me déranger. Un peu comme une chatte recherche un abri dans un recoin douillet de la maison. J'avais totalement confiance en mon corps, en ses ressources pour envisager une naissance des plus naturelles, rendant inutile toute intrusion médicale.

    Nous n'avons pas pu mener ce projet à bien, faute d'avoir trouvé quelqu'un pour nous accompagner. Rares sont en effet les sage-femmes qui pratiquent encore l'accouchement à la maison tant pour des raisons matérielles (assurances exorbitantes) qu'humaines (engagement très prenant, nécessité d'un réseau...) Et tenter le coup tout seuls était exclu. Pas envie de jouer avec le feu dans ce moment inconnu. Pourtant, j'ai bien lourdement tendu la perche aux deux sage-femmes qui m'ont accompagnée pendant la grossesse : « Et l'accouchement à la maison, tu en penses quoi ? C'est dommage que je n'aie trouvé personne... Et si je n'avais pas le temps de partir et que j'accouchais seule, tu viendrais jeter un œil après coup... ? Ah, quand j'ai une idée en tête...

    Je redoutais également de quitter la maison par peur de rompre la bulle dans laquelle j'imaginais être quand le travail débuterait. Je m'imaginais que j'allais très vite me retrouver concentrée dans un monde intérieur très fort, à l'écoute des signaux de mon corps. Fermer la maison, prendre la voiture, arriver en salle de préparation puis en salle de naissance... Tout cela me paraissait bien trop compliqué par rapport à la quiétude de ma bulle, même si on avait visité, simulé, imaginé.

    Ce vendredi, Arielle me suggère d'envisager ce moment comme une succession d'étapes pour enfin voir mon bébé à naître. Sensation d'étapes que de toute façon je vivrais aussi en restant à la maison. Elle me rappelle également ce qu'elle nous avait déjà dit quelques mois auparavant, à savoir qu'elle quittait la région le 22 et 23 septembre donc de ne pas accoucher à ce moment-là ! Je lui réponds en plaisantant que j'ai bien l'intention de garder mon bébé au chaud encore un moment. Je rentre à la maison à moitié convaincue mais tout de même très soulagée d'avoir enfin réussi à mettre en mots ce qui occupait mon esprit depuis quelques jours.

    Samedi 22 septembre

    Il a fait très beau temps toute la semaine. J'ai très envie de voir les montagnes sous le soleil. Je me dis que c'est peut être un de nos derniers week-ends en tête-à-tête et qu'en tout cas les prochains week-ends il ne sera plus raisonnable de quitter la maison. Je propose donc à Manu que nous en profitions encore un peu. Direction le Mont Dore, hôtel trois étoiles avec piscine. Une grande première ! Nous passons l'après-midi dans l'eau. Dehors il pleut des cordes. Le soir nous allons au restaurant puis à un concert de blues. Je suis en forme. Nous savourons amoureusement ce bon moment.

    Dimanche 23 septembre

    Dans la nuit, vers deux heures, je me sens bizarre. J'ai très mal en bas du dos, comme envie de faire pipi sans arrêt. Je me réveille toutes les vingt minutes. La douleur m'élance de plus en plus. Je sens mon bébé bouger, cela me rassure, je le caresse. Petit à petit j'émerge de cette étrange torpeur et je réalise que je suis en train de vivre mes premières contractions. Ma première pensée est que si je dois ressentir ça toutes les nuits jusqu'au 9 octobre, ça ne va pas être marrant. Je n'imagine absolument pas que je vais accoucher cette nuit. Cela ne me traverse même pas l'esprit. Manu lui, l'œil rivé sur l'horloge de son portable envisage les choses autrement. Je me sens partir tout doucement. Je souffle fort, de plus en plus fréquemment. J'aimerais voir le jour se lever, comme si le phénomène pouvait s'arrêter avec la lumière du soleil. Et puis j'ai envie du buffet du petit-déjeuner, peut-être prendre le téléphérique pour le sommet du Sancy...

    A cinq heures, stupeur, je m'entends dire à Manu : « Manu, je perds un truc, on dirait que je me fais pipi dessus » Je suis sidérée, je me mets à rire quand il me dit que je perds les eaux. Je trouve ça terriblement drôle. Je suis comblée, quelle belle surprise ! J'adore ce genre d'imprévu. On a imaginé trente six scénarios et c'est tout à fait autre chose qui se produit. Je trouve mon bébé génial et vraiment chouette de me faire une si belle surprise. Je continue à creuser ma bulle, je flotte légèrement au-dessus de la réalité. Je vais jusqu'à la fenêtre, écarte les rideaux et constate qu'il fait encore nuit. Mais vu l'heure, je sais qu'il fera jour bientôt. Un nouveau jour. Et puis j'ai toujours envie de rire. Je constate que Manu court dans tous les sens, il jette tout pêle-mêle dans la valise. Je me dis qu'il va y avoir des plis dans les affaires. Habituellement je n'aime pas ça mais là je suis bien trop occupée à rire et à répéter en boucle « Tu te rends compte, c'est incroyable, je vais accoucher » Nous quittons la chambre. Je ne peux pas m'empêcher de faire une petite inspection pour être sûre que nous laissons la chambre à peu près en ordre. On se fait la malle en douce, tout le monde dort. Moi je suis toujours aussi satisfaite de cette petite blague que nous joue le destin. Le temps que Manu approche la voiture, je sens que je dégouline, je remplis mes belles sandales préférées.

    Nous prenons la route. J'appelle à la maternité pour leur dire où j'en suis et demander si cela est raisonnable de prétendre venir jusqu'à Thiers. Je sais qu'Arielle ne sera pas là. Que faire ? S'arrêter à la maternité de Clermont ? Ca ne me dit vraiment rien. Imaginer qu'on me force à accoucher sur le dos, les quatre pattes en l'air, au milieu d'inconnus... Certainement pas ! Je me dis qu'ayant appelé à Thiers, le personnel aura le temps de lire notre projet de naissance dans lequel on a consigné nos souhaits. Et puis j'aime bien le lieu. Au moins c'est une maternité où on vous dit « bonjour » et non pas « Carte Vitale, étage 3, porte Z, bureau 33 » Je prends aussi la peine de laisser un message à Arielle même si je sais qu'elle ne sera pas là. C'est un peu comme si j'appelais un ange-gardien. D'une étrange manière je sais qu'elle veillera sur moi d'une manière ou d'une autre.

    En route, je fais très vite une fixation sur la pendule de la voiture. J'ai aperçu le brouillard, la chaussée mouillée mais très vite je ferme les yeux, me replie sur mes sensations internes. Je sens monter en moi chaque contraction, comme une vague, un galop de cheval qui se rapproche. Une course qui monte, monte pour finalement inonder tout mon ventre. La pendule me fascine de plus en plus. Je suis émerveillée par la régularité des contractions. La nature est fantastique. Toutes les quatre minutes, quand tout en moi est contracté, je souffle fort, imaginant être dans un tunnel. Mon souffle me guide vers la lumière. Je me cramponne à la portière. Quand on arrive à Clermont vers six heures et demie, je demande à Manu de mettre les warnings et de griller les feux. Je n'ai pas envie de traîner. Il me demande si on passe par la maison récupérer des affaires. Nous n'avions en effet rien prévu. Je lui dis de filer sans s'arrêter. J'ai de plus en plus de mal à récupérer mon souffle entre chaque contraction. Et puis je n'ai pas envie de parler, de dicter une liste d'affaires.

    Sept heures. Nous arrivons aux urgences de l'hôpital de Thiers. Pendant que Manu se gare, je chemine jusqu'à l'accueil. Je sonne, cramponnée au comptoir. La lumière vive m'aveugle. J'essaie de sourire bravement et je dis « Bonjour, je vais accoucher » Je vois le visage de la personne se métamorphoser. Un homme part en courant me chercher un fauteuil roulant. Il me demande de m'y asseoir. J'essaie de lui expliquer que je voudrais vomir d'abord, qu'il me faudrait une poche. Panique à bord, il n'a rien sous la main. C'est la confusion totale. J'ai presque envie de rire, on se croirait dans la série Urgences. Alors je fais un peu d'humour, m'excuse pour cette arrivée peu gracieuse. Bon, le fauteuil démarre, je range prudemment mes mains. On prend l'ascenseur. Nous voici arrivés à l'étage que nous avions visité fin août. J'offre généreusement mon bac de vomi à la sage-femme qui nous accueille en salle d'accouchement.

    Elle m'examine, me dit que le col est à huit. Comme ça ne m'évoque pas grand chose, je lui demande à combien je suis censée arriver. Après ça, je ne me souviens plus de grand chose. Je sais qu'on m'a mise sous monitoring, que ça ne semblait pas fonctionner correctement. Du coup quand je n'entendais plus battre le cœur du bébé je m'inquiétais légèrement. Mais très vite, je me suis renfermée dans ma bulle, les yeux clos, concentrée sur mon corps. Depuis que j'ai perdu les eaux, je n'ai plus mal au dos. Instinctivement, je me couche sur le côté et me cramponne à une poignée. Voici les souvenirs qui me reviennent par bribes. J'ai assez fermement envoyé balader Manu qui tentait de guider mon souffle pendant une contraction en soufflant avec moi. Ca m'agaçait qu'il souffle alors que lui n'avait pas de contractions ! Je me suis posé la question de la péridurale pendant un bref instant, juste avant de ressentir une incroyable envie de pousser. Je me demandais jusqu'à quel seuil je pourrais résister. Il n'y avait maintenant plus de différences entre les temps de contraction et de repos. Je me souviens parfaitement de la présence rassurante de Marilyne, une sage-femme. Sa présence était juste ce qu'il fallait. Sa voix était douce, enveloppante. C'était bon de sentir sa main se poser sur moi. Et puis elle avait trouvé une bonne formule pour m'aborder quand il fallait qu'elle m'examine : « Je vais vous embêter un petit peu » D'ailleurs, il me semble lui avoir poliment répondu une fois « Ah oui, c'est vrai, là vous m'embêtez ! » En tout cas, je me souviens avoir pensé que je n'aurais pas aimé être seule pour traverser cette épreuve. Quand j'ai dit que j'avais envie de pousser, Marilyne m'a demandé si je voulais rester dans cette position. J'ai pensé me mettre à quatre pattes mais je sentais que je ne débordais plus d'énergie pour expérimenter beaucoup d'autres positions. Elle est quand même allée chercher du renfort au cas où je veuille bouger. Je ne l'avais pas compris. Aussi quand j'ai ouvert les yeux et vu autour de moi au moins quatre nouvelles têtes, j'ai un peu pris peur. J'ai cru que les choses se gâtaient ou que j'étais un phénomène rare à ne pas rater. En plus dans le groupe, il y avait une personne parfumée et j'ai failli lui demander de sortir parce que son parfum m'agressait, avait perturbé ma bulle. Mais juste à ce moment-là, tout mon corps s'est mis à pousser. J'ai comme senti mon bébé se décrocher de moi. Je pensais d'ailleurs qu'il était sorti. Mais non, pas encore. Puis je l'ai senti glisser à toute allure. J'ai entendu Manu me dire que la tête était sortie. J'ai entendu « pinces ! » J'ai cru qu'on allait sortir mon bébé avec ces effroyables forceps. En fait, il s'agissait de pinces pour couper le cordon. Il fallait agir vite car le cordon était autour du cou de bébé. Tout de suite après a eu lieu la glissade finale. Je crois avoir senti un pied tout à la fin. Manu a attrapé le bébé et l'a mis sur moi. Je l'ai vu tout gris, un peu velu aux épaules. Puis il est devenu rose très vite, dès qu'il a eu crié. Je lui ai dit « Tu es beau mon bébé, bravo Joseph, tu es courageux » On nous l'a pris une minute pour lui dégager le nez. Je n'ai pas eu peur parce que Manu ne le lâchait pas d'une semelle. D'ailleurs, il a demandé à ce que la pesée et la mesure ne se fassent que plus tard. Très vite, le placenta est sorti. J'ai été très surprise, je pensais que ça prendrait au moins deux heures.

    Décidément, tout avait été très rapide ! Joseph est né une heure et sept minutes après que nous soyons arrivés à la maternité ! Il était là, sur moi, tout fragile. C'était un peu irréel. Quelle surprise ! Absolument rien dans les jours précédents ne m'avait laissé imaginer qu'il allait arriver. Je le sentais chercher le sein, il poussait avec ses petites jambes. Je l'ai un peu aidé et il s'est mis à téter.

    Après qu'une sage-femme ait terminé son travail de couture sur une petite déchirure de mon périnée, nous sommes restés près de deux heures tous les trois. J'étais contente de retrouver Manu que j'avais totalement évincé de ma bulle. Il avait pourtant été si prévenant ! Nous sommes très émus. J'ai du mal à croire à ce qui nous arrive. Tellement de bonheur cette année. C'est de mon petit nuage que je m'entends lui répondre oui à sa demande en mariage. Parce qu'il a osé ! Je me dis bien que c'est un peu gonflé de m'avoir laissé faire mes preuves avant d'enfin se déclarer ! Mais j'en ai tellement rêvé. Nous nous aimons et nous sommes maintenant une famille.

    Je quitte la salle d'accouchement en fauteuil roulant. Dans le couloir, j'ai envie de saluer tout le monde façon reine d'Angleterre. Je me sens divine, forte. J'ai envie de dire à tous : « Allez-y, c'est génial d'accoucher ! » Et puis je suis si fière. Notre bébé est le plus beau du monde.

    Le nouveau jour s'est levé. J'ai faim, je dévorerais un étal entier de boulangerie !

    Quand Arielle nous rend visite le soir, elle me dit qu'elle a réalisé quelque chose en route. Elle me demande si j'ai mon idée sur la question. Je lui dis que c'est sans doute le fait d'avoir enfin réussi à verbaliser mon angoisse de quitter la maison qui m'a débloquée. Mais son idée est autre, géniale, magnifique, vraie : grâce à Joseph, je n'ai pas eu à quitter la maison. Il a su venir à un moment où je n'y étais pas !

    Pour ce qui est des jours suivants, c'est le début d'une autre histoire : comment on devient parents, comment l'amour et l'attachement se tissent chaque jour... Le corps lui, récupère tout doucement. Je me demandais pourquoi les femmes parlent si peu des suites de couches. Je crois comprendre que les petits tracas de ces jours-là ne sont finalement pas grand chose comparé à la formidable expérience de donner la vie. La nature a si bien fait les choses qu'elle ne peut que continuer !

    Véronique PILLOT, le 6 octobre 2007


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  • Commentaires

    1
    Céline
    Lundi 15 Octobre 2007 à 10:36
    Merci
    Je ne te connais pas vraiment Véronique, mais je tiens à te remercier de nous avoir fait partager ce moment magique... Tout ce que tu as décrit, tout, me fait revivre mes accouchements, instants "presque" trop courts où le côté animal prend le dessus. Merci encore. Bises à tous les 3
    2
    cedric et svetlana
    Dimanche 21 Octobre 2007 à 10:48
    pour les puristes
    le col doit etre entre 9 et 12 cms pour pouvoir sortir Joseph de sa taniere. C'est formidable que tu ai pris le temps d'imprimer tout ce qui c'est passé minute par minute. une fois encore plein de bonne choses pour vous trois.
    3
    Carène
    Vendredi 18 Janvier 2008 à 14:07
    Génial!
    TRès beau récit. Je n'aurai pas fé aussi bien... Finalement, sans accouché à Thiers, notre accouchement à été en gde partie similaire. Quel bonheur que de donner la vie...
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